La fatigue au travail est souvent perçue comme une conséquence naturelle d’une activité physique intense. Bien que réelle, les nouvelles réalités du monde professionnel, dominées par le secteur tertiaire, démontrent que la fatigue cognitive, moins visible, moins quantifiable, est tout aussi préjudiciable. Elle devient un enjeu central de santé au travail, nécessitant une organisation du travail vigilante sur les signes précurseurs montrant une fatigue chronique chez les salariés.
Introduction
La fatigue physique
C’est lorsqu’il y a diminution de la capacité physique nécessaire pour exercer une force ou effectuer une tâche.
Le lien n’est plus à faire entre charge physique au travail et fatigue. Une charge trop intense, sur une trop longue période ou sur des périodes atypiques génère nécessairement une fatigue.
Prenons l’exemple des professionnels de santé en urgence, ils travaillent souvent en horaires décalés (3×8, nuits, week-ends). Ce qui a pour conséquence de perturber les rythmes biologiques et rend les récupérations difficiles.
Au-delà des horaires qui peuvent être contraignants et générer de la fatigue physique, la concentration indispensable pour l’administration des médicaments par exemple, est aussi source de fatigue cognitive ou psychique.
La fatigue cognitive / mentale
Elle est liée à une diminution de la motivation à poursuivre la réalisation d’une activité ou de la capacité à traiter l’information et à y réagir.
Il est nécessaire de comprendre la cognition pour comprendre l’impact que peuvent avoir certaines situations de travail sur l’état de fatigue lié au travail.
La cognition peut être définie de la manière suivante : Processus par lequel un organisme acquiert la conscience des évènements et objets de son environnement.
Dans notre exemple, les professionnels de santé doivent avoir conscience de l’enjeu, s’ils se trompent sur le dosage d’un traitement médicamenteux qui peut avoir de très graves conséquences. Cette forme de pression que se met le salarié ou aussi appelé – hypervigilance, est très contraignant pour son organisme car générateur de stress.
Or, des horaires de travail décalés en 3 x 8, par exemple, génèrent de la fatigue, fatigue qui va accroître le risque de commettre des erreurs. A contrario, l’hypervigilance, la peur de commettre des erreurs, va engendrer une fatigue due à une extrême concentration du professionnel pour éviter ces erreurs. Ces phénomènes s’auto-entretiennent.

Nous pourrions penser que c’est le panache des métiers de service, mais non.
Prenons l’exemple d’un ouvrier en chantier de construction d’intérieur. Le port de charge et la répétition des gestes peuvent générer une fatigue physique. Mais n’oublions pas qu’il peut, par exemple, travailler dans des zones peu éclairées (rénovation, lieux clos…) avec du bruit constant à cause des outils. Ces éléments de l’environnement vont conduire à une fatigue sensorielle qui s’explique par la nécessité de se concentrer malgré le bruit et l’éclairage. Nous sommes là, face à une fatigue cognitive ou psychique.
Fatigue chronique vs fatigue passagère
Par définition, la fatigue passagère ne dure qu’un temps, un temps qui n’est pas suffisamment long pour affecter la santé d’un salarié. Nous pouvons parler aussi de fatigue aiguë, mais là encore, si, et seulement si, les salariés ont les moyens de récupérer, notamment par une organisation du travail offrant des pauses régulières ; cette dernière n’est pas impactante.
La fatigue devient chronique lorsque cette organisation n’est pas mise en place. Elle se définit comme la fatigue passagère, à la différence qu’elle perdure dans le temps (minimum 2 semaines) et qu’elle a un impact dans le quotidien de la personne touchée. Nous devons nous soucier aussi du fait que ces pauses régulières sont des réponses non seulement à la charge physique, mais aussi à la charge psychique.
Une évolution du travail allant vers le relationnel et le cognitif
Aujourd’hui nous savons et les chiffre nous le montre, que le travail est de plus en plus tourné vers le service, le relationnel, le digital, ce qui finalement rentre dans la définition du secteur tertiaire. Voici quelques chiffres de l’INSEE (statistiques) pour illustrer ce propos :


Source INSEE – 2024
La charge physique du travail est généralement bien prise en compte par les organisations du travail. Elles sont plus visibles, plus facilement décelables. La mise en rapport entre une activité physique et la fatigue qu’elle génère a été mise en avant par les acteurs de la prévention depuis longtemps.
Aujourd’hui, l’enjeu s’élargit.
Selon l’Insee, le secteur tertiaire représente 22 245 000 postes de travail en 2022, soit environ 78 % de l’emploi total en France. Ce chiffre massif est en nette évolution depuis les années 1990 où il était de 60 %. (World Bank)[1]
Or la littérature nous montre bien que les métiers du tertiaire à forte composante relationnelle sont les métiers les plus exigeants psychiquement.
D’après l’enquête LifeWorks (septembre 2021) au Québec, le pourcentage de salariés se déclarant “stressés” au cours des 18 derniers mois selon le secteur d’activité[2] :

Attention, nous ne voulons pas dire que l’accent sur la fatigue physique ne doit plus être mis : le physique et le psychique (cognitif) sont le recto et le verso d’une seule et même pièce.
Par exemple, la part des travailleurs exposés aux fortes chaleurs oscillerait entre 14 et 36 % selon les sources[1] et concerne avant tout les métiers agricoles ou du bâtiment, mais pas seulement.
[2] La Documentation française, . « 13. Le triomphe du tertiaire, une spécificité française ? ». France 2025 Actualités et données clés, La Documentation française, 2025. p.38-39. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/france-2025–9782111740495-page-38?lang=fr.
[3] Indice de santé mentale LifeWorks – septembre 2021 et septembre 2020
[4] Benhamou, Salima. et al. « Le travail à l’épreuve du changement climatique ». La note d’analyse de France Stratégie, 2023/8 n° 123, 2023. p.1-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-note-d-analyse-2023-8-page-1?lang=fr.
De nombreuses professions peuvent être impactées par l’exposition à la chaleur sur les capacités cognitives ou physiques des travailleurs ou sur l’environnement de travail : fatigue, manque de concentration ou de vigilance, vulnérabilité des machines ou infrastructures… Une baisse de la productivité est constatée dès 24°C, même si les retombées économiques sont encore peu étudiées. (France Stratégie, 2023)[1]
Nous catégorisons le physique et le psychique (cognitif) différemment pour mieux les comprendre et les analyser, mais ils sont interdépendants et doivent donc être traités de manière égale. La prévention en matière de fatigue psychique doit un peu plus attirer notre attention, car elle est plus difficile à déceler.
[1] Benhamou, Salima. et al. « Le travail à l’épreuve du changement climatique ». La note d’analyse de France Stratégie, 2023/8 n° 123, 2023. p.1-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-note-d-analyse-2023-8-page-1?lang=fr.
Vers la nécessité d’une vigilance collective au travail
Comme évoqué précédemment, la fatigue physique et psychique est liée. Preuve en est, les signaux faibles, autrement dit, les signes d’alerte d’une fatigue qui deviendrait chronique et donc coûteuse pour la santé d’un salarié. Le tableau ci-dessous renvoie à ces signaux et nous pouvons remarquer qu’ils sont psychologiques, comportementaux et physiques :

[1] Benhamou, Salima. et al. « Le travail à l’épreuve du changement climatique ». La note d’analyse de France Stratégie, 2023/8 n° 123, 2023. p.1-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-note-d-analyse-2023-8-page-1?lang=fr.
Quelques bonnes pratiques à tous les niveaux
Une prévention primaire doit absolument être mise en place, notamment en évaluant la charge de travail de manière régulière et participative. L’analyse objective de la charge de travail – à la fois quantitative (tâches, délais) et qualitative (complexité, responsabilité émotionnelle) – permet d’ajuster les ressources, priorités et organisations. Cette évaluation doit inclure la perception des salariés.
Comment prendre en compte la perception des salariés ?
Par exemple, par la mise en place d’espace de discussion sur le travail, ces temps formalisés (réunions d’équipe, entretiens professionnels, ateliers de retour d’expérience) permettent de libérer la parole sur la réalité du travail, détecter les signaux faibles et co-construire des solutions d’amélioration. Ces espaces de discussion doivent s’accompagner de procédure construite en interne. Car même si le code du travail prévoit un grand nombre de situation, l’employeur et les acteurs de la prévention doivent réduire les zones d’incertitudes ou de flou.
Comment agir en cas de mal être identifier ?
Pour cela, rien de mieux que de mettre en place des procédures claire pour gérer les situations de fatigue excessive ou de mal-être : à qui parler ? Comment être accompagné ? Quelles étapes suivre ? Cela sécurise les salariés et les encadrants.
Des formations outillent les collaborateurs pour mieux repérer les troubles psychiques, adopter les bons comportements face à une personne en difficulté et favoriser l’orientation vers les professionnels compétents. Chez Propuls’ nous proposons plusieurs formations répondant à ce type de besoin, la formation STSM (Secouriste du Travail en Santé Mental), mais également les formations RPS s’adressant à divers acteurs, employeurs, managers, acteurs de la prévention comme les élus ou le référent sécurité.
Toutes ces actions combinées permettent de construire une culture de prévention vivante, durable et centrée sur l’humain.
Conclusion
La fatigue au travail ne se résume plus uniquement à une usure physique visible. Elle prend aujourd’hui des formes plus diffuses, notamment psychiques et cognitives, qui s’inscrivent dans un contexte professionnel en pleine mutation. L’évolution vers des métiers de service, de relation et de gestion mentale multiplie les sollicitations invisibles, souvent sous-estimées. Lorsqu’elle s’installe dans la durée, cette fatigue peut devenir chronique, compromettant à la fois la santé du salarié et la qualité de son travail. Dans certains cas, elle mène au burn-out, véritable effondrement physique, émotionnel et mental, symptôme d’une alerte ignorée trop longtemps.
Face à cela, la vigilance individuelle ne suffit plus. C’est une vigilance collective qu’il faut instaurer dans les organisations : reconnaître les signaux faibles, écouter les ressentis, aménager les conditions de travail et former les encadrants comme les équipes. La prévention passe aussi par des actions concrètes, comme l’intégration des risques psychosociaux (RPS) dans les démarches d’évaluation ou encore la formation Secouriste du Travail en Santé Mentale (STSM), qui permet de mieux repérer et accompagner les personnes en difficulté.
Comprendre les différentes formes de fatigue, qu’elles soient physiques ou cognitives, c’est déjà faire un pas vers un environnement de travail plus durable, plus humain, et plus protecteur. La santé mentale, tout comme la santé physique, mérite une attention constante et partagée.
Valentin RICOU
Sociologue du travail
Référent sur la thématique CSE et consultant en prévention des risques, Valentin accompagne les entreprises sur le terrain
Partager sur